Julien Celdran PDF Imprimer Envoyer

 

« Chaulage » Une torsion du réel.

 

 

Dans l’appel à projets pour le PleinOPENair, il était question de réintroduire de la créativité et de l’imaginaire dans la construction de Bruxelles. Ca m’a fait penser qu’il y avait dans l’histoire de la théorie de l’art, quelques hits conceptuels, mais néanmoins poétiques, qui visent à ouvrir la notion d’œuvre et le statut d’artiste. Or l’art est très utile pour créer de la valeur symbolique, il valorise. ( pour s’en convaincre il suffit d’aller se balader cinq minutes aux pieds des buildings du nouveau quartier Nord, on y voit toutes sortes de sculptures disposées ça et là de manière à maquiller, comme on maquille une voiture volée, la violence sociale qu’ils représentent – la cité n’a pas échappé à la règle, on y a mis des œuvres un peu partout. )

 

Créer de la valeur ajoutée symbolique, valoriser un espace, c’est devenu très facile grâce à ces fameux hits conceptuels qui, bien utilisés, nous permettront de transformer à peu près n’importe quoi en œuvre d’art. On trouvera parmi les plus pratiques :

 

  • C’est le regardeur qui fait l’œuvre (Marcel Duchamp).
  • Les ready-mades (encore Marcel Duchamp), et la mĂ©thode employĂ©e pour faire passer un objet banal au statut d’œuvre d’art lĂ©gitime.
  • L’équation bien fait = mal fait = pas fait (Robert Filliou) et « l’art est ce que font les artistes » (PoĂŻPoĂŻ-drome)
  • Tout ĂŞtre humain est un artiste (Joseph Buys).

 

 

Notons au passage le pouvoir particulièrement ouvrant de combinaisons

telles que : « l’art est ce que font les artistes » ou « Tout être humain est un regardeur qui fait ce que font les artistes ».

 

Le problème de la théorie – de l’art, ou de quelque chose d’autre – c’est qu’elle est régulièrement utilisée pour nous faire croire n’importe quoi, il faut donc vérifier et expérimenter réellement les conditions du passage de la connaissance à l’action. Je le suis donc proposé de tenter l’expérience à la cité administrative, histoire de savoir, dand une perspective de long terme, si ces concepts peuvent constituer une méthode viable pour valoriser les espaces publics bruxellois.

L expérience consiste plus précisément à essayer de changer le regard des passants sur le monde. De changer le monde, en le regardant.

 

 

 

 

 

 

 

J’étais à la cité Administrative de l’Etat, j’ai regardé les platanes peints en blanc et j’en ai fait une œuvre d’art.

J’y suis arrivée pour trois raisons :

-grâce à Duchamp et son histoire de regardeur qui fait l’œuvre,

-grâce à Olivier Stévenart, qui, il y a deux ans, exposait au mont des arts une lettre dans laquelle il demandait l’autorisation de chauler des arbres ainsi qu’une lettre où cette autorisation était refusée. En sortant de l’exposition, je constatais que les arbres du mont des arts  étaient chaulés et qu’il avait probablement réalisé son projet sans autorisation. Naturellement j’ai pensé que les arbres chaulés de la coté administrative étaient aussi une de ces œuvres d’art. En réalité, ça n’est pas du tout le cas, Olivier Stévenart n’a rien à voir avec le chaulage du mont des arts et de la CAE, j’avais mal regardé mais il était devenu pour moi l’auteur de chaulage de la CAE (et là, mal regardé = bien fait = pas fait) .

-grâce au chaulage lui-même qui déploie de grandes qualités plastiques.

 

 

A ce stade du travail, il se passe une espèce de décollement entre le réel objectif et mon réel subjectif, l’œuvre est faite, les arbres sont bel et bien chaulés, mais c’est pas vraiment une œuvre d’art, elle est œuvre d’art pour moi seulement.

 

Réelle ou non, d’art ou pas, l’œuvre me plait de toute façon. J’aime le rapport critique qu’elle entretient avec son contexte, ces perspectives qui requalifient celles du site, ce dialogue ambigu des substances, le minéral de la chaux qui viendrait socler un monde végétal architecturé, cette façon douce qu’elle a de s’imposer par son utilité, puisque la chaux protège les platanes des parasites. On est à deux doigts du design, d’un design de qualité supérieure puisqu’il ne se cantonne pas à un travail sur la forme pure mais s’ouvre bel et bien à des problématiques esthétiques, culturelles et contextuelles. C’est une œuvre d’art fonctionnelle.

 

Un tel travail mérite plus que l’anonymat auquel on le cantonne, il lui faut atteindre le statut d’œuvre et être reconnu comme tel. En somme, le légitimer socialement. Pour faire ça, on s’appuiera sur les stratégies de Duchamp, employées pour légitimer ses ready-mades.  1- la placer au sein d’une institution légitimante, 2- la signer (puisque « l’art est ce que font les artistes »), 3- la légitimer par la communauté artistique via la critique d’art.

Dans le cas qui nous occupe, on va donc chercher 1- une institution légitimante, 2-un artiste pour la signer, 3-un critique d’art pour en parler.

 

C’est le PleinOPENair qui fera office d’institution légitimante grâce au soutien institutionnel dont il bénéficie. Ses partenaires officiels seront ceux du chaulage : IBGE-BIM, COCOF, Communauté Française, Ville de Bruxelles/Stad Brussel, Vlaamse Gemeenshap, VGC.

La société Valenti est également partenaire officiel mais à titre privé.

 

L’artiste qui a bien voulu signer (Chaulage) s’appelle Serge Duarte, il est jardinier pour la société Valenti, qui est en charge du traitement des arbres à la cité administrative.

 

J’aurai pu la signer moi-même, après tout j’ai fait « chaulage » en la regardant, mais j’aurai eu le sentiment d’usurper l’œuvre de quelqu’un d’autre. J’aurai pu proposer à O.Stévenart de la signer, quelque part il en est lui aussi l’auteur, mais il n’a pas fait « Chaulage ».

 

C’est à Serge Duarte que j’ai proposé de signer l’œuvre en premier, car il m’a semblé qu’il avait l’avantage sur nous tous : il peut faire « Chaulage » en la regardant comme je l’ai fait ou comme tout être humain peut le faire, mais il l’a également fait de ses mains et à ce titre, il en est doublement l’auteur.

 

C’est la critique d’art internationale Sophie Bodarwé, qui au titre de « Lobbyste culturelle » a apporté sa pierre à l’institution de « Chaulage ». Le texte qu’elle a écrit, c’est un regard de plus qui fait « Chaulage », et la garantie intellectuelle et morale de l’expertise.

 

Enfin, pour compéter la procédure d’institution, une inauguration est organisée : des discours seront dits, un ruban sera coupé, une plaque sera posée. C’est cette plaque qui lorsqu’elle sera lue par les promeneurs des jardins de la cité, modifiera le regard qu’ils portent sur les arbres chaulés, faisant de « Chaulage », une œuvre d’art réelle et officielle.

 

Julien Celdran

 

 

 

Que soit particulièrement remerciés ici Serge Duarte et Sophie Bodarwé, Olivier Stévenart, l’IBGE, la société Valenti, City Mined et Nova