Aldo Guilaume Turin PDF Imprimer Envoyer

Un temps sans âge.

(…) Une installation offre à un lieu un potentiel de métamorphose qui conduit à transférer sur un espace intérieur ou, si l’on enjambe un parapet, si l’on passe du côté des jardins, des rivages, des parcs, des forêts, sur une étendue de terre sauvage ou mise en servitude, les propriétés d’une écriture en quête de déploiement. Avec la nuance que ce déploiement objectera que les moyens traditionnels, les artefacts se rattachant à l’ère pré-moderne – la feuille de papier, le croquis le tableau – se trouvent écartés au profit d’un mode d’approche où les traces se justifient de ce qui est concret. Or, pour ce qui touche au projet de Stévenart, on est frappés de voir et de comprendre qu’il n’invite aucunement à apprécier un résultat mais, face aux certitudes autoritaires répandues par les spécialistes, qu’il préfère la formule interrogative suivante : «  Que se passe-t-il vraiment sous votre regard ? » Il n’oublie pas que ni le saisissement de l’esprit ni les révolutions qui en procèdent n’échappent au temps, aux circonstances personnelles, aux tropismes surgis d’un échange avec le visible qui participe de l’étoffe discontinue, irruptive, de celui-ci.

La tournure qu’il fait prendre à ses actes, avant de les conclure, demeure inscrite dans l’espace où c’est à une mystérieuse apparition-disparition des objets que l’on assiste, tout en éprouvant combien Stévenart se garde des présupposés qui envahissent la culture des galeries, des collections, combien il désapprouve les querelles critiques qui polluent le discours. Ce qui selon lui relie la subjectivité à l’expérience quotidienne, contribuant à faire s’épanouir des zones de négativité, c’est le désir de confrontation avec les puissances primitives du dénuement : que l’aventure de la création laisse respirer les choses et du coup, loin de les maquiller, de les nier, qu’elle se porte au plus près d’elles. Il y a dans une telle attitude comme un écho à Baudelaire, lequel proclamait son horreur envers la passivité cynique et présompteuse qu’il remarquait chez ses relations avides de visiter les salons d’art et se flattant d’incarner une élite infaillible parce que détentrice à part entière des droits au jugement.

Il s’agit donc d’une installation qui se désinstalle. La démarche se répète de lieu en lieu, et Stévenart anime des chantiers dont il s’affirme l’ouvrier et l’artisan, parlant plus volontiers de « métier » que de but à atteindre, bien qu’il faille se rendre à l’évidence qu’il possède une parfaite maîtrise des règles de fabrique et de finition de son ouvrage. Les murs qu’il traite, les pavements qu’il refaçonne ou redispose, les couleurs dont il enduit parfois une saillie ou un angle : impossible de ne pas s’apercevoir que jamais l’on ne veut se situer hors sujet. Le lieu s’exalte de ne pas être enrichi d’apports extérieurs qui trahiraient sa substance particulière, il se passe que tel élément existant soigneusement lissé ou que tel autre remanié avec un ascétisme d’une absolue finesse en viennent à se fondre en douceur dans un palimpseste. Le Centre de couleur contemporaine aura été à cet égard un exemple : le travail, exigeant que le regard posé sur lui se modifie en chemin, soit en se contentant d’être surpris, soit en répercutant les versions différentes auxquelles se soumettent plusieurs détails, s’y montre littéralement immergé dans le corps du bâtiment, inséparable de ses structures premières. De là sans doute l’idée d’intituler l’ensemble «  Der Gehülfe » , qui signifie , dans l’allemand en usage en Suisse, l’assistant, et peut-être nous indique l’intention de rompre avec le statut de celui que l’on dit ou qui se dit artiste, de transformer le promoteur de visions en « fournisseur ». (…)


Aldo Guillaume Turin,
extrait de la revue trimestrielle d’actualité d’art contemporain « Flux News »,
octobre 2011