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OLIVIER STEVENART, ARTISTE-OUVRIER ès plafonnage, « enduisage », cirage, ponçage, lustrage, nettoyage, balayage…


« Je suis un enfant de bonne famille et je le suis resté ; j’ai toujours mes manies ».
Après avoir réussi sa première année à l’E.R.G. (Ecole de recherche graphique » en publicité, il pense avoir ttouvé sa voie et décide d’arrêter ses études pendant un an, juste un an, pour travailler, pour s’éloigner un peu de la famille. Il devint donc jardinier et quand vint la morte saison, c’est manutentionnaire qu’il s’improvisa déchargeant des caisses, les classant par catégories, « ma première performance ! »
« Olivier, tu es sur une mauvaise pente, tu vas te retrouver ouvrier » disait-on chez lui.
En fait « c’est ma destinée d’être ouvrier (…) mon père était jardinier et mon grand-père architecte. C’était un retour aux sources, un travail de recherche. Tout travail est pour moi une recherche et donc lié à mon histoire ».
Ainsi a-t-il commencé à refaire des parquets chez des gens, à faire des travaux de chantiers.

Comment es-tu passé d’un travail lucratif à une démarche artistique ?
Ou on s’engage, ou on ne fait rien. J’ai vu beaucoup de gens sortant d’une école artistique et faisant autre chose pour gagner leur vie. Moi j’ai pris le problème à sa source : je fais des boulots pour gagner ma vie et je veux faire de l’art, alors le travail pour gagner ma vie sera mon art. Si je continue à faire des chantiers sans cette optique artistique, j’abandonne ce que j’ai choisi, c’est-à-dire aller plus loin que simplement exécuter. C’est d’abord une recherche, une vocation, comme d’autres entrent en religion. Il faut de la patience et d’abord penser à soi et je ne crois pas que ce soit nécessairement égoïste de penser à soi. C’est important dans mon travail de donner, d’être généreux, d’offrir quelque chose qui n’a pas forcément d’importance : un signe qui peut faire voyager. Donc je distribue des choses à mes vernissages, je parle, je raconte des histoires, des choses insignifiantes mais qui ont pour moi du signifié.

Comment décides-tu d’intervenir sur un parquet, plutôt que sur un mur ?
Quand j’arrive dans un lieu où je dois intervenir, je me fie souvent à ma première impression, ça n’est pas toujours précisément réfléchi. Ici j’ai envie de refaire les murs, là je voudrai faire de l’isolation ou cirer le sol. Je viens de passer un mois à isoler pour quelqu’un, j’ai aujourd’hui envie de travailler avec ces matériaux.

Faire un vernissage après que tu aies fini ton travail te distingue-t-il d’un ouvrier ?
L’ouvrier fait la même chose. Il existe un rituel : quand le gros-œuvre est terminé, on accroche un sapin ou une branche au point le plus haut de la construction et qui restera jusqu’à l’arrivée des couvreurs. Les Compagnons signent toujours ce qu’ils font. Comme l’ouvrier, je me fous de ce que va devenir ce que j’ai effectué ; le travail est fait, il est tout de suite visible, c’est gratifiant et l’ouvrier est content. S’il n’a plus ce plaisir, il peut arrêter  de travailler.

Lorsqu’on arrive à l’un de tes vernissages, on cherche ce qu’il y a à voir. Par contre toi, on te remarque toujours de par là tenue que tu portes…
Le vêtement est important. Une exposition est un show-room et il faut donc être bien habillé par rapport à ce que l’on est. Il faut être entier. Une fois le travail de l’ouvrier effectué, il y a l’aspect social avec le cérémonial du vernissage qui est le travail de l’artiste. Il doit montrer, expliquer son travail ; les gens sont souvent assez perdus car ce que je fais n’est pas une forme d’art évidente. L’ouvrier et l’artiste, c’est bien séparé. J’essaye d’expliquer aux gens qui est Olivier Stévenart ouvrier mais là je ne suis plus l’ouvrier, je suis celui qui en parle.
Un vernissage, c’est aussi une invitation à boire un verre et c’est gai de voir les gens répondre à son invitation même s’ils se foutent de l’art…

Sur tes cartons d’invitations figurent souvent « Olivier Stévenart. Technicien de surface, ambassadeur »…
Le technicien de surface a pour moi deux sens : c’est quelqu’un qui s’intéresse aux surfaces, qui fait une recherche technique, mais c’est aussi la personne qui passe le balai et c’est important. Dans un jardin, lorsqu’on passe le balai, c’est à dire lorsqu’on retire les feuilles, le jardin s’en trouve révélé et l’ont voit alors le travail précédemment effectué comme le bêchage. Le coup de balai, c’est pour la finitude mais l’ont peut aussi le passer avant de se mettre à travailler. Un bon professionnel balaye. On ne peut pas être content de son travail si on ne balaye pas à la fin.
Quand à l’ambassadeur, c’est la personne qui incarne le mieux la volonté d’avoir un rapport, un dialogue, une négociation avec les gens.

Un peu désuet, non ?
Peut-être, mais je le suis. Je suis nostalgique du bon travail, de l’artisan, des choses qui sentent la cire. Un prof qui regardait une de mes installations m’a dit « ça sent le vieux ».

Tu fais des choses invendables ? Proposes-tu des photos, des maquettes ou autres choses que tu pourrais vendre ?
Je ne crois pas que ce soit invendable. Ce que je montre c’est ce que je fais pour gagner ma vie ; c’est une force de travail mise en vente. Je peux proposer à quelqu’un de faire une installation chez lui mais c’est moi qui choisis ce que j’y fais. Je vends mes heures de travail. Pour l’instant, je ne fais que montrer ce que je fais. A la dernière installation que j’ai faite, à l’atelier Sainte-Anne, on a payé mes matériaux mais pas mes heures. L’idéal serait qu’elles soient payées et c’est ainsi que je gagnerais ma vie.
Je fais des photos du travail fini mais jamais de ce qu’était le lieu avant que je n’intervienne. Vendre des photos est lourd à mettre en place ; je ne l’ai jamais fait.
Mon dernier travail est vendable à quelqu’un qui l’achèterait comme on achète un objet même si pour moi ce n’est pas un objet. C’est quelque chose en latence et qui est utile : il me satisfait. Je pistole des panneaux qui servent à la construction de murs d’escalade en salle et je compte proposer une palette de 33 panneaux peints, sablés, « teenutsés » » (écrous à crochets qui servent à fixer des prises), emballés individuellement, prêts à être transportés et placés pour construire un mur. Ceux qui veulent y voir de la peinture en verront. Moi, je n’y vois que des panneaux d’escalades. Je ne peins pas quelque chose d’inutile, d’esthétique même si ça en a une. C’est pour moi juste un travail et c’est ce qui est important. C’est le résultat d’un travail qui sert à quelque chose même si présenté comme tel, son utilité est en latence.
Quand je refais un châssis, cela sert à la restauration de la maison, au bien-être de celui qui l’habite. Je peins en quelque sorte des fenêtres sur l’extérieur… mais au sens propre, c’est un peu plus simple…

Tarifs ouvrier ou artiste ?
« Ouvrier-artiste ». Je ne peux pas me sortir de cette dualité. On veut l’unicité mais je crois qu’elle n’existe pas ; on est deux. Un artisan, c’est un ouvrier et un artiste. Je voudrais me faire payer en tant qu’ouvrier et artiste c’est-à-dire comme un ouvrier devrait être payé : un salaire qui corresponde à une force de travail, une qualité, un horaire, sinon on est aliéné, pas payé comme il faut.


As-tu envie que les gens viennent te voir travailler ?
Oui, pendant la réalisation, c’est comme une ponctuation dans le travail dans le sens où ces visites l’interrompent ; suivant ce que j’effectue, je peux m’arrêter ou je dois poursuivre, le plâtre n’attend pas. Le travail est souvent grossier au début puis il d’affine, comme dans une conversation.

Tu donnes beaucoup d’importance à l’aspect physique du travail…
Oui. Ce qui est physique est sensuel, tout le corps participe. « Foutez l’architecte dehors » comme disait Marcel (Broodthaers, ndlr). L’architecte est absent, c’est le maçon qui est là, il connaît la matière, les choses, le poids, il est plus sensuel. C’est extraordinaire d’user ses mains toute la journée et de toucher une peau après, de passer ses mains, le soir, sur le corps d’une femme ; on a les mains totalement détruites et l’impression de passer du papier de verre sur le corps de sa bien-aimée… Il y a un rapport fabuleux aux sens.

Ca éveille les sens de ramasser des briques ?
Oui… Oui…

Vraiment ?
Oui… Oui… J’en suis sûr, dans la répétition. En ramasser une centaine… Là, tu sais ce que c’est une brique. Se répéter n’est pas négatif, ça structure, ça fait avancer.



Interview de Zabou Carrière, 1996