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ENTREPRENDRE ET FAIRE CROIRE QUE C’EST DE L’ART, ET VICE VERSA

La passion du négatif qui anime bien des artistes dans leur rapport à l’économie réelle est logique. Logique et salutaire. L’art ne saurait constamment affirmer, il doit aussi infirmer, contester, faire part d’une position irréconciliable. On sait depuis Hegel et La phénoménologie de l’esprit combien « regarder le négatif droit dans les yeux » et « s’attarder chez lui » est une des conditions nécessaires à l’avènement de l’« être » : « L’esprit n’acquiert sa vérité qu’en se trouvant lui-même dans la déchirure absolue » argue le philosophe allemand. Enfin, on retrouve dans cette passion du négatif quelques accents de la « destruction créative » soutenue par l’économiste Schumpeter. La création est un phénix elle aussi, elle peut naître ou renaître, sur les décombres du monde, des restes calcinés d’un univers détruit ou razzié.
Le comble de l’art entrepreneurial, pour autant, résidera non plus dans la pratique négatrice mais dans cette attitude finalement pertinente, de l’ordre du renversement et du décalque à la fois : ne plus choisir entre art et passion d’entreprendre mais faire de l’art comme si cela équivalait à entreprendre (et inversement) sans choisir, trancher ou exclure. Parfait exemple de cette position « no choice », O.S.T.S.A. se constitue sur le modèle de la « petite entreprise », en l’occurrence à personnel unique, l’artiste lui-même : « O.S.T.S.A. », autrement dit « Olivier Stevenart, Technicien de Surface et Ambassadeur ». Surtout signalée à ce jour en Belgique, l’activité de Stévenart est des plus ordinaire :  pose de papier peint, peinture d’appartement, tonte d’espaces publics, le tout dûment rémunéré (c’est bien le moins ) mais aussi documenté comme s’il s’agissait d’une authentique performance artistique. Officiant dans un habit de travail flanqué du sigle « O.S.T.S.A. », l’artiste se confond avec le travailleur qu’il est. L’« œuvre », outre l’activité proprement dite considérée comme « performance », c’est également, dans la foulée, l’exposition publique des prestations laborieuses de Stévenart. Sur un grand cartel récapitulatif sont simplement consignés les travaux effectués dans leur détail par l’artiste, plus des remerciements : aux constructeurs du matériel utilisé pour mener sa tâche à bien, au photographe qui a « documenté » celle-ci, à tous ceux qui l’ont soutenu durant son labeur, etc ? Esthétisation du travail en tant que tel, valorisation aussi du prolétaire, sur un mode décalé. Au fier travailleur musclé brisant ses chaînes hérité de l’iconographie communiste succède la représentation de l’exploité de base en milieu libéral, travaillerait-il pour son propre compte, cet être « sans qualité économique » - et sans grand avenir social non plus, il faut bien le reconnaître – devenu aujourd’hui pléthorique, sur fond de crise permanente de l’emploi et de panne pérennisée de l’ascenseur social. Un prolétaire libéral, relevons-le, qui est à la fois un entrepreneur et un artiste, indéfectiblement. Parfaite confusion des genres, abolition de toutes les hiérarchies. Car ne reste ici, dans l’indifférence au sens comme au symbole, que l’activité comme entreprise.
Le point final d’un genre ?


Extrait du livre de Paul Ardenne : Art, le présent aux Editions du regard, 2009.